AVEC L'AUTRE
Quel est cet autre avec lequel il faut vivre ? On connaît la parabole des aveugles et de l'éléphant : "Le premier s'approcha de l'éléphant et perdant pied, alla buter contre son flanc large et robuste. Il s'exclama aussitôt : « Mon Dieu ! Mais l'éléphant ressemble beaucoup à un mur! ». Le second, palpant une défense, s'écria : « Ho ! Qu'est-ce que cet objet si rond, si lisse et si pointu? Il ne fait aucun doute que cet éléphant extraordinaire ressemble beaucoup à une lance ! ». Le troisième s'avança vers l'éléphant et, saisissant par inadvertance la trompe qui se tortillait, s'écria sans hésitation : « Je vois que l'éléphant ressemble beaucoup à un serpent ! ». Le quatrième, de sa main fébrile, se mit à palper le genou : « De toute évidence, dit-il, cet animal fabuleux ressemble à un arbre ! ». Le cinquième toucha par hasard à l'oreille et dit : « Même le plus aveugle des hommes peut dire à quoi ressemble le plus l'éléphant ; nul ne peut me prouver le contraire, ce magnifique éléphant ressemble à un éventail ! ». Le sixième commença tout juste à tâter l'animal, la queue qui se balançait lui tomba dans la main. « Je vois, dit-il, que l'éléphant ressemble beaucoup à une corde ! »(1). Tout comme l'éléphant, l'autre ne serait-il pas le produit de notre interprétation? Le passage suivant emprunté à C.Herfray nous paraît bien résumer en quelques mots toute la problématique de la rencontre avec l'autre : "Tous différents les uns des autres, nous croyons souvent que l'autre est à notre image, ce qui nous conduit à imaginer que nous pourrions nous mettre à sa place ou qu'il pourrait se mettre à la nôtre. Illusion que Jacques Lacan dénonçait allègrement en posant la question suivante : « Dans ce cas où se mettra-t-il, lui ? »"(2).
Notre relation à l'autre serait-elle plus complexe qu'il n'y paraît ? J-M.Oughourlian n'hésite pas à parler de "troisième cerveau" à propos de la réciprocité mimétique. Il écrit : "Dans les années 90, des neurophysiologistes ont découvert ce qu'on appelle les «neurones miroirs», identifiés d'abord chez les macaques et plus récemment chez les êtres humains… Le plus remarquable dans tout cela, c'est que les neurones miroirs sont activés non pas par un simple comportement ou un mouvement esquissé par l'expérimentateur, mais plutôt par les intentions sous-jacentes de ce mouvement… Les chercheurs pensent désormais que l'activité dans le système miroir du cerveau se déroule à un niveau qui précède les processus cognitifs"(3). A la suite, J-M.Oughourlian fait part de ses observations, nous le citons longuement parce qu'il apporte des éléments d'information qui éclairent significativement la relation à l'autre :
"-L'imitation est le premier lien, le point de départ des rapports interhumains…; -C'est la propriété mimétique du cerveau, représentée par les neurones miroirs, qui est à l'origine de l'empathie… qui permet de décoder et de partager les émotions et les sentiments…; -C'est par un mécanisme mimétique inné, par sa propriété de simulation intégrée que le cerveau humain apprend, comprend et intègre tout ce que lui apportent l'autre, les autres, la culture dans laquelle il baigne…; -«Branché» en quelque sorte sur la même longueur d'onde, le cerveau de l'observateur devine l'intention". Notons néanmoins que si J-M.Oughourlian parle de "l'autre comme modèle", il évoque aussi "l'autre comme rival": "Tout cela m'amène à préciser…qu'un mouvement mimétique dans le troisième cerveau glisse insensiblement du modèle vers le rival et vers l'obstacle… reconnaître que l'on ne pourra jamais combler le manque, le gap entre soi et le modèle-rival, c'est réaliser que l'on ne pourra jamais atteindre le modèle; c'est en cela qu'il est obstacle". Ce point de vue l'amène à cette conclusion au regard de la rivalité avec l'autre, que ce n'est pas l'objet de propriété qui est à l'origine de la rivalité, mais la comparaison résultant de la possession de l'objet: "Rousseau…rend responsable l'objet… Ce n'est pas la propriété qui crée la rivalité mais la comparaison entre cette propriété et ce que l'on a, qui est plus petit voire inexistant".
Rousseau a-t-il raison d'affirmer :" L’homme est naturellement bon"(4)? J.Lecomte rapporte un conte indien qui pourrait bien détenir la réponse à cette question : "En chacun de nous coexistent deux loups : l'un est le loup de la peur, de la haine et de l'égoïsme; l'autre est le loup de la confiance, de l'amour et de la bonté…Quel est le loup qui gagne, finalement ? … C'est celui que tu nourris le plus"(5). Que gagnons-nous à nourrir le second loup ? J.Lecomte apporte quelques éléments de réponse : "Un fascinant domaine de recherche en neurobiologie concerne les centres de la récompense… Ce mécanisme semble essentiellement inné…Diverses équipes de chercheurs ont récemment mis en évidence que ce système de récompense est activé dans de multiples formes de relations sociales : lorsque nous pensons à des personnes que nous aimons, lorsque nous coopérons, faisons confiance à autrui, éprouvons un sentiment de justice". L'activation des centres de récompense entraîne de multiples retentissements positifs sur la santé physique et psychique. Analysant l'incidence d'un comportement prosocial sur le bien-être de l'individu, M. Ricard écrit :"Un comportement prosocial est également bénéfique à celui qui en fait preuve. La rencontre de ceux que l'on aide, la participation à des activités bénévoles, l'adhésion à des organisations non lucratives et le fait de pouvoir mettre en œuvre ses compétences au service d'autrui vont de pair avec un niveau élevé de bien-être. De nombreux travaux de recherche ont mis en évidence le lien existant entre altruisme et bien-être"(6). S'il en était besoin, il nous rappelle qu'un comportement coopératif est la condition du développement de toute société humaine, et dresse une longue liste de nos comportements sociaux pour nous inviter à mieux en juger: "Entraide, dons réciproques, partage, échanges, collaboration, alliances, associations, participation sont autant de forme de la coopération omniprésente dans la société humaine. La coopération est non seulement la force créatrice de l'évolution -nous avons vu que l'évolution a besoin de coopération pour être en mesure de construire des niveaux d'organisation de plus en plus complexes-, elle est aussi au cœur des accomplissements sans précédent de l'espèce humaine". Naturellement M. Ricard n'est pas dupe des deux formes d'altruisme quand il distingue "l'altruisme intéressé" de "l'altruisme désintéressé". Mais, selon lui, l'un peut servir de tremplin à l'autre, "à mesure que les gens prennent conscience des vertus de la bienveillance".
Dressant le compte-rendu des multiples expérimentations sur la méditation auxquelles il a participé, M. Ricard écrit : "Depuis, de nombreux articles publiés dans de prestigieuses revues scientifiques ont diffusé ces travaux, conférant par là ses lettres de noblesse à la recherche sur la méditation, un domaine qui, jusqu'alors, n'avait guère été pris au sérieux". A.Kœstler souligne lui aussi l'intérêt des pratiques méditatives : "Pour retrouver la moitié perdue de notre personnalité, l'intégrité et la sainteté de l'homme, il faut apprendre l'art et la science de la contemplation"(7). Pour lui, la relation à l'Autre conditionne l'avenir de l'humanité. Il écrit : "Le paradoxe fondamental de la condition humaine, le conflit entre la liberté et le déterminisme, entre l'éthique et la logique, quelle que soit la forme symbolique par laquelle on l'exprime, ne peut être résolu que si, tout en continuant à penser et à agir sur le plan horizontal de l'empirisme, nous gardons constamment conscience de la dimension verticale de la transcendance. Atteindre à l'une sans perdre l'autre est peut-être la tâche la plus nécessaire et la plus difficile que notre race ait jamais affrontée".
(2)Vivre avec autrui… ou le tuer ! C.Herfray
(3)Notre troisième cerveau. J-M. Oughourlian
(4)Discours sur l'origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. J-J. Rousseau
(5)La bonté humaine. J.Lecomte
(6)Plaidoyer pour l'altruisme. M.Ricard
(7)Le Yogi et le Commissaire. A.Kœstler
