TANTRA : LA VISION SUBTILE


L'origine du tantrisme n'est pas notre préoccupation, mais nous nous référons malgré tout à D.Odier :"Transmis par de nombreuses lignées dont certaines trouvent leur source il y a cinq ou six mille ans dans la vallée de l'Indus, le Tantra est une voie non-duelle qui est parvenue à son apogée entre le septième et le treizième siècle, dans le royaume d'Oddyâna, au Cachemire voisin et en Assam, situé aux antipodes de la chaîne himalayenne. D'Oddyâna, Padmasambhava introduisit le Tantra au Tibet au huitième siècle, alors qu'à la même époque il se diffusait dans toute l'Inde et au Népal mais aussi en Chine, au Japon et en Indonésie"(1).

On prête, plus particulièrement au tantrisme, une forte connotation sexuelle, même si comme l'indique A.Padoux : "L'Inde a toujours fait une place importante au sexe, à la division sexuelle, dans sa vision cosmographique comme dans sa conception de l'être humain et de sa place dans l'univers"(2). Selon Amédée, "l’objectif du Tantra est d’éveiller notre conscience… Le Tantra nous enseigne à transcender nos différents niveaux de perception jusqu’au plein éveil de notre conscience. L’esprit du Tantra peut être résumé ainsi : «Sois dans le courant de la vie totalement, en toute conscience et à chaque instant. Observe sans juger, et explore jusqu’au-delà de tes limites sensorielles et mentales»…Le Tantra recommande d’aborder toutes les situations de la vie sans répression, mais avec conscience et discernement. De cette façon, il nous est donné de transcender notre nature ordinaire… Le but du Tantra n’est pas de favoriser l’épanouissement sexuel, mais de nous libérer de nos conditionnements et de nos inhibitions… Ainsi, le Tantra nous recommande d’accepter notre animalité comme point de départ, pour révéler au terme de ce fabuleux voyage, notre nature spirituelle"(3). A propos de la conscience dans le tantrisme, nous citons ces lignes :"Tout d'abord, le Tantra n'est pas normatif; il ne dit pas vous devez faire ceci et pas cela ; il n'évalue pas en terme de bien ou de mal. Il dit : soyez avec ce qui se passe ; ajoutez simplement une qualité : la conscience. Ne cherchez pas à changer mais à connaître ; c'est la conscience qui transforme, pas la volonté ; celle-ci étant toujours au service des conditionnements reçus"(4). Un autre article emprunté à Vadaya Tantra évoque lui aussi à la fois la libération intérieure et l'éveil de la conscience transcendant l'acte sexuel : "L'énergie sexuelle appartient à la nature fondamentale de l'être. C'est au travers de l'acte sexuel de nos géniteurs que nous avons abordé la vie. Elle constitue donc le fondement même de l'énergie de vie. Toutes les cellules de notre corps sont profondément sexuées. Le Tantra propose de reconnaître ce courant de vie afin de lui permettre de circuler librement dans le corps… Le Tantra ne s'inscrit pas dans les limitations des valeurs morales judéo-chrétiennes, mais au contraire instaure une conscience accrue de l'acte sexuel en tant que support de connaissances et facteur de transcendance. Il est alors le vecteur de libération des tabous, des peurs, des jugements, des rejets, des culpabilités qui emprisonnent l'énergie sexuelle et la contraignent à un registre dénué de sens et surtout de conscience, de paix et d'harmonie"(5). La sexualité est aussi appréhendée en tant que dualité, le tantrisme œuvre dans le sens d'une conjonction de ces polarités : "La réalité est une unité, un tout indivisible nommé Shakti-Shiva : conscience cosmique. Shiva est la puissance créatrice et Shakti, l'énergie. Le monde se manifeste d'ailleurs au travers de l'alternance de polarités : féminin-masculin, action-repos, jour-nuit, profane-sacré... Le chemin du Tantra permet de réunifier en soi l'expression de cette relativité. Il consiste à réveiller cette conscience-énergie endormie, afin de retrouver l'unité intérieure. Il existe une force de complémentarité similaire à celle d'une charge électrique positive et négative produisant entre les deux pôles une constante attirance. Aussi, chaque conjonction des opposés est une source de félicité et débouche sur une spontanéité primordiale"(5). A propos de la complémentarité, M. Eliade écrit : "Le tantrisme multiplie «les couples des contraires» : Soleil et Lune, Çiva et Çakti, idâ et pingalâ, etc., et s'efforce de les «unifier» par des techniques de physiologie subtile et à la fois de méditation. Il importe de souligner ce fait : quel que soit le niveau où elle se réalise, la conjonction des opposés représente le dépassement du monde phénoménal, l'abolition de toute dualité"(6).Pour M. Khanna, A. Mookerjee :" Dans l'enseignement du Tantra, la notion selon laquelle la réalité est une unité, un tout indivisible, est centrale. On la nomme Siva-Sakti, conscience cosmique. Siva et sa puissance créatrice, Sakti, s'y unissent éternellement; l'un ne peut être différencié de l'autre, et la conscience cosmique est investie de l'essentielle potentialité d'auto-évolution et auto-involution. C'est seulement de manière relative que Siva-Sakti peuvent être considérés comme des plans séparés"(7). M. Eliade nous indique aussi une voie bien différente de celle que le sens commun a pu de prime abord retenir des "orgies tantriques": "La «facilité de la voie» de la voie tantrique est plutôt apparente. Certes, l'équivoque métaphysique du çûnya a encouragé et, en somme, justifié bien des excès des vâmacâri (par ex. les «orgies tantriques»). Mais les interprétations aberrantes des dogmes appartiennent à l'histoire de toutes les mystiques. En fait, la voie tantrique présuppose un sâdhana long et difficile, qui rappelle parfois les difficultés de l'opus alchimique… La Création, et le devenir qui en découle, représente l'éclatement de l'Unité primordiale et la séparation de deux principes (Çiva-Çakti, etc.); on expérimente, par conséquent, un état de dualité (objet-sujet, etc.) - et c'est la souffrance, l'illusion, l'«esclavage». Le but du sâdhana tantrique est la réunion de deux principes polaires dans l'âme et le corps même du disciple. «Révélé» pour l'usage du kali-yuga, le tantrisme est, avant tout, une pratique, une action, une réalisation (=sâdhana)"(6).

D'après A.Padoux,on ne peut dissocier le tantrisme du yoga : "Un autre élément, commun celui-là à tout le monde religieux indien, est le yoga, qui est, comme on le dit souvent, aussi vieux que l'Inde. On le retrouve à tout moment dans le monde tantrique… notons seulement que le yoga tantrique n'est pas celui des Yogasûtra de Patañjali. Il est ce qu'on est convenu d'appeler le hathayoga, dont la pratique repose sur la structure imaginale de canaux (nâdi) et de centres ou nœuds d'énergie (granthi, chakra ou padma) conçue comme présente dans le corps humain (parfois le dépassant) et où se trouve en particulier la kundalinî, puissance divino-humaine présente dans le corps tout en le transcendant. C'est avec cette image intériorisée, structure énergétique et lieu de présence des divinités, que fonctionne l'ascèse yogique tantrique… Ce yoga est le hathayoga, que certains préfèrent nommer le kundalinî-yoga en raison du rôle essentiel qu'y joue la kundalinî, cette puissance cosmico-divine présente dans le corps qu'elle habite en le transformant"(8). Le corps est envisagé comme un microcosme et sans doute aussi, comme l'indique A.Padoux, "le macrocosme comme un corps immense". "Vivre, «s'exister» en tântrika", écrit-il,"c'est vivre dans un univers éprouvé comme pénétré par l'énergie divine, un ensemble énergétique où le corps est immergé, en faisant partie et le reflétant dans sa structure : un corps où les forces surnaturelles, les divinités, sont présentes, l'animant et le liant au cosmos, un corps à la structure et à la vie divino-humaine, ce corps étant en outre un corps yogique. Tantrisme et yoga sont en effet indivisibles. L'importance du corps dans le monde des tantras est en fait si grande que l'on pourrait traiter de presque tous les aspects du domaine tantrique sous l'angle du corps"(8).

A propos du corps en tant que microcosme, P.Feuga écrit : "Le tantrisme tout entier repose sur une intuition, qui pour quelques-uns seulement peut devenir une évidence : c'est qu'il n'existe rien dans l'univers, aucun principe, aucune énergie qui ne se retrouve d'une certaine façon dans le corps humain-et réciproquement"(8). Puis il interroge : "De quel corps parlaient donc ces yogin ? Par corps, qu'entendaient-ils exactement ?". Pour répondre à cette question, il évoque longuement le corps grossier, le corps subtil, le corps causal. Puis les dix souffles vitaux en détaillant les cinq souffles principaux : prâna, apâna, samâna, udâna, vyâna, en indiquant :"A.Avalon proposait de résumer ces cinq fonctions vitales par les termes suivants : appropriation, expulsion, assimilation, distribution, expression". Il indique à la suite : "Les dix souffles vitaux… sont dits circuler dans le corps subtil selon certains «tubes», «conduits», ou «canaux» appelés nâdi… Le nombre des nâdi ne sauraient être déterminé. La Shiva-samhitâ parle de 350000, d'autres Tantras de 72000, en y ajoutant parfois quelques zéros". Il souligne la différence existant entre les nâdi et les méridiens d'acupuncture :"Le schéma indien n'a pas été conçu par des médecins, ni pour eux mais par des yogin et pour des yogin. Le symbolisme touffu et luxuriant dont il s'entoure peut avoir une valeur protectrice vis-à-vis des malveillants et des curieux, mais c'est aussi un support inépuisable, irremplaçable pour la méditation". Enfin, P.Feuga évoque la Kundalinî, dont on a dit l'importance pour le tantrisme, et les chakras. Il écrit :"Kundalinî, la «Lovée», est le nom donné à la Shakti en tant qu'elle réside dans l'être humain. Le symbole choisi -un serpent femelle endormi, enroulé sur lui-même à la base du tronc- exprime l'état de repos, l'aspect statique et potentiel de cette énergie cosmique. Lorsqu'elle est éveillée par les techniques appropriées, elle se déroule et se meut suivant une direction ascendante, en perçant sur son chemin un certain nombre de chakras, jusqu'à ce qu'elle s'unisse finalement à son «époux» Shiva, dans le plus haut centre, le sahasrâra-padma".

M. Eliade établit un parallèle entre les pratiques tantriques et la quête alchimique: "En résumé, on peut dire que les processus physico-chimiques du rasâyana servent de «véhicule» à des opérations psychiques et spirituelles. L’«élixir» obtenu par l'alchimie correspond à l' «immortalité» poursuivie par le yoga tantrique ; de même que le disciple travaille directement sur son corps et sa vie psychomentale pour transmuer la chair en «corps divin» et délivrer l'Esprit –l'alchimiste opère sur la matière pour la convertir en «or», c'est-à-dire pour accélérer son processus de maturation, pour l'«achever». Il existe donc une solidarité occulte entre la «matière» et le corps physico-psychique de l'homme, ce qui n'est pas pour nous surprendre si l'on songe à l'homologie Homme-Cosmos si importante pour le tantrisme"(2).

Il nous reste sans doute à situer le tantrisme par rapport au brahmanisme et au védantisme. Etudiant les approches propres à chacun de ces courants au sein d'une pratique méditative, A. Van Lysebeth écrit : "Selon le contexte, tantra signifie navette, trame (du tissu), continuité, succession, descendance ou encore processus continu, déroulement d'une cérémonie, système, théorie, doctrine, ouvrage scientifique, section d'un ouvrage. Enfin, tantra désigne une doctrine mystique et magique ou une œuvre qui s'en inspire… Tantra, c'est aussi «métier à tisser, tissage», ce qui semble être sans rapport avec une quelconque doctrine. Or, le tantra perçoit l'univers comme un tissu où tout s'imbrique, où tout se tient, où tout agit sur tout… Pour le vedanta, l'univers concret, manifeste, est irréel, illusoire (Maya). L'unique réalité, c'est Brahman, la Cause absolue, non causée. Dans la méditation selon le vedanta, l'adepte est incité à détacher sa conscience du corps et du monde manifeste pour en réaliser le caractère illusoire, puis, devenu indifférent aux noms (nama) et aux formes (rupa), il se perdra dans l'Absolu comme l'écume dans l'océan. Le corps est un obstacle. Il doit être oublié, nié presque. Faisant partie du monde phénoménal il est, lui aussi, irréel. Les thèmes de méditation correspondent, évidemment, à cette vision du monde. Cela éclaire le dédain ostentatoire des vedantins pour leur corps, et leur santé est souvent délabrée. Souvent aussi ils meurent très jeunes, tels Ramana Maharshi (cancer), Ramakrishna (cancer), Vivekananda (diabète). Il ne faut pas les confondre avec les yogis, notamment tantriques, pour qui le corps est sacré, divin. Dans le bouddhisme -qui a presque disparu de l'Inde, son sol natal, pour avoir osé en rejeter le panthéon et s'être opposé à la caste des brahmanes-, la contemplation constitue presque l'essentiel du culte. Le méditant vise l'état de vacuité (nirvana) qui, paradoxalement, est une plénitude qui le libère à la fois de son karma et de la ronde infernale des réincarnations. Pour le tantra, au contraire du vedanta, l'univers avec ses milliards de galaxies est bien réel. Il émerge en permanence de l'union des deux principes cosmiques ultimes et polaires, symbolisés par Shiva et Shakti. «Tout ce qui est ici est ailleurs, ce qui n'est pas ici n'est nulle part». Loin de nier ou de fuir l'univers concret, le tantrique s'y intègre pour en percevoir la réalité profonde, soit en spiritualisant la sexualité, perçue comme pulsion créative ultime, soit par d'autres voies, comme la contemplation de la Mère cosmique ou de la mer des origines... C'est avec et dans son corps-univers qu'il s'unira concrètement à ces principes cosmiques pour ressentir la divinité de la chair consciente et intelligente"(9).


(1) http://www.danielodier.com/french/laVoie.php

(2)Comprendre le tantrisme. Les sources hindoues. André Padoux

(3)http://www.spiritsoleil.com/actualite/dev-perso/ta...

(4)http://www.meditationfrance.com/tantra/quoi.htm

(5)http://www.vadayatantra.net/principes.html

(6)Le yoga. Immortalité et liberté. Mircea Eliade

(7)La Voie du Tantra. Art, science, rituel. Madhu Khanna, Ajit Mookerjee

(8)Tantrisme. Doctrine, pratique, art, rituelP.Feuga

(9)Le tantra, le culte de la féminité. André Van Lysebeth

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