DE LA COUPE AUX LÈVRES
Notre processus vital est encadré par des constantes biologiques et physiologiques, déterminant un fonctionnement à l'intérieur de normes au-delà desquelles l'équilibre peut rapidement être plus ou moins gravement perturbé. Les variations du PH sanguin, par exemple, se situent dans un rail étroit, entre 7.28 et 7.42; la température du corps doit impérativement se stabiliser aux environs de 37°. Au niveau sensoriel, la partie du spectre électromagnétique qui est visible pour l'œil humain est limitée à une fenêtre très étroite, approximativement entre 400 et 800 nanomètres. Du point de vue acoustique, la limite du perceptible se situe entre 20 Hertz et 20000 Hertz, soit une étendue d'une dizaine d'octaves, mais le spectre vibratoire est bien plus étendu que cette bande à laquelle l'oreille humaine est sensible. Au niveau social, les normes comportementales interfèrent avec les normes individuelles. Il y a une relativité de fonctionnement, une normativité adaptative donnée par la loi mais aussi par la culture. La connaissance scientifique est notament encadrée par l'effet paradigme.
Dans notre propos, ce constat nous interpelle à un double niveau. Tout d'abord, notre vision du monde est sous la dépendance de certaines normes de fonctionnement interne susceptibles de modifier voire d'altérer notre conscience de nous-mêmes et du milieu. Ensuite l'influence du milieu affecte cette même conscience et l'encadre dans des normes déterminant des limites au fonctionnement de celle-ci.
Pour rapprocher la coupe des lèvres et nous approcher ainsi davantage d'une pratique de la multidimensionnalité de la conscience, trois points nous paraissent déterminants : la gestion du temps, la conscience du contact, l'exploration des trois états de conscience fondamentaux.
-La gestion du temps :
Si le temps est une variable universelle, sa perception diffère d'une époque à l'autre. La valeur que l'on accorde aux événements va déterminer la gestion du temps. Le temps du monde rural n'est pas celui du monde industriel. La perception du temps à l'époque antique, ou préhistorique, n'est pas identique à celle de l'époque contemporaine. L'évolution des modes de déplacement et de communication modifie l'appréciation des durées. La représentation du temps diffère selon les cultures, varie du temps linéaire au temps cyclique. S'approprier le temps est toujours en rapport avec une identité. On ne compte plus les phénomènes de dépersonnalisation dus à une mauvaise gestion de son temps. Maîtriser davantage la temporalité en soi est par ailleurs un point primordial pour ne pas laisser le temps passé cannibaliser l'existence présente par le rappel inopportun de souvenirs, et pour ne pas subir la tyrannie prévisionnelle du futur déformant le présent. C.Mirabel-Sarron et N.Chidiac rapportent de nombreux exemples où le vécu émotionnel et les expériences de vie créent des distorsions dans la perception temporelle:"La personne qui souffre de troubles dépressifs est plongée dans un monde où le présent est douloureux, l'avenir est inconcevable, flou, et déterminé par le passé qui est vu sous une teinte extrêmement négative… La personne souffrant d'anxiété a une déformation de la perception subjective du temps. Elle est projetée dans un futur à tonalité catastrophique… Une autre forme de troubles psychiques où le temps et la mémoire se confrontent s'illustre dans les états de stress post-traumatiques… la personne voit le passé revenir sous forme de flash-back et s'imposer à elle. Elle revit sur le plan émotionnel des scènes du passé avec la même intensité ressentie à l'époque, mais dans son activité présente… A mesure que l'on avance en âge, les activités professionnelles, familiales font que le temps nous semble, tout à coup, manquer"(1). Mais elles attirent notre attention sur un point qui nous intéresse tout particulièrement : "La gestion du temps vous laisse le temps d'explorer d'autres champs de la vie laissés en souffrance malgré vos souhaits".
-La conscience du contact :
On pense bien sûr au corps, lieu des échanges, vitaux, sensoriels.Le corps est l'instrument primordial du contact, "cet instrument auquel nous rapportons tout, celui dont nous nous servons instinctivement", écrit H. Poincaré. Le yoga nidra nous semble être une excellente technique pour retrouver le rythme essentiel de son corps, en explorer toutes les dimensions, dans une intention d'écoute, d'attention portée au fonctionnement intérieur. Les techniques de pleine conscience vont aussi dans le sens de cette écoute essentielle. Nous citons un article de Wikipédia pour une approche de la pleine conscience : "L’attention juste ou pleine conscience consiste à ramener son attention sur l'instant présent et à examiner les sensations qui se présentent à l'esprit, comment elles apparaissent, comment elles durent quelque temps, et comment elles disparaissent. Cette pratique permet de se rendre compte de façon directe si une sensation est quelquefois permanente ou bien toujours impermanente. Par la suite, le pratiquant va aussi examiner la matière (en particulier le corps), les perceptions, les habitudes mentales positives ou négatives, la conscience, comment toutes les choses apparaissent, comment elles durent et comment elles disparaissent"(2). Nous rejoignons ce qui a été dit précédemment à propos de la gestion de son temps. Il s'agit cette fois de prendre le temps d'entendre, de voir, de ressentir, ce qui est soi, mais aussi ce qui est autre que soi, hors d'un fonctionnement égotique naturel de la conscience. C'est l'ouverture vers l'altérité au sens large, une altérité humaine, animale, végétale, en premier lieu celle du vivant, plus sensible, plus accessible à nos sens. Il va de soi que cette attention portée à ce qui est autre trouve des développements multiples dans les différentes dimensions de la connaissance. La multidimensionnalité de la connaissance est le support culturel de la multidimensionnalité de la conscience.
-L'exploration des trois états fondamentaux de la conscience:
Ce sont ceux que distingue la physiologie occidentale : la veille, le rêve, le sommeil. Le premier prime sur les deux autres considérés comme mineurs. Cette primauté, justifiée par un principe de réalité qui nous inscrit prioritairement dans une dynamique de mouvement et d'action ne doit pas nous conduire à négliger les deux autres modes de fonctionnement. Inactivité au cours du sommeil ? M.Jouvet apporte une réponse différente : "Le sommeil d'un être humain ne se déroule pas de façon uniforme. Par exemple, on aurait pu penser que l'EEG serait resté identique toute la nuit. Or il change tout le temps (tandis que, pendant l'éveil, il reste le même). Donc, quand nous dormons des variations électriques et biochimiques complexes se produisent"(3). P.Etévenon et B.This écrivent : "Voilà le mystère du sommeil...On pourrait presque parler d'un réveil du corps avec la disparition de cet état vigile qui surveille le monde extérieur. Il n'est plus centré sur lui et retrouve ses forces. Mais, pendant ce temps, il produit son hormone de croissance et aussi tout ce qui vient renforcer sa défense immunitaire, sa production d'anticorps"(4). Citons encore à ce propos M.Jouvet : "Nous savons, grâce aux enregistrements de leur activité électrique, que les neurones ne se reposent pas stricto sensu mais ont une activité de type différent pendant le sommeil et pendant l'éveil. De plus le sommeil n'est pas une activité uniforme : il existe plusieurs états de sommeil et notamment un état de sommeil correspondant à cette activité pleine de mystère qu'est le rêve"(5). Il est bon de savoir que le sommeil est soumis à conditions. "Premièrement, on dort lorsque l'on est en sécurité", écrit M.Jouvet. "Deuxièmement, on dort lorsque l'on n'a pas à lutter contre le froid (ou trop de chaleur)… Pour dormir il faut que le système d'éveil ne soit plus excité. Il faut donc la sécurité… Le sommeil ne peut se mettre en route que lorsque tous les clignotants rouges (du système d'éveil) sont arrêtés. Pas de bruit, pas de douleur, pas trop de faim, pas de soif… L'anxiété, les ennuis de toutes sortes suffisent à activer le système d'éveil et à afficher toujours un petit clignotant rouge (la peur, la jalousie, la colère…)… Mais il faut également qu'un signal vert apparaisse. C'est celui de la température… Pour que l'on puisse s'endormir, il faut que le signal des thermocepteurs indique «pas de lutte contre le froid», «pas de lutte contre le chaud», ce qui signifie «neutralité thermique». Or la neutralité thermique signifie que le métabolisme (les dépenses d'énergie) est au plus bas. C'est ce que l'on appelle le «métabolisme basal»"(3. A propos du rêve, nous voulons rappeler la démarche initiée par Hervey de Saint-Denys, elle nous paraît aller dans le sens d'une attention et d'un intérêt plus grands portés au rêve. Il écrit : "Suivre pas à pas la marche de l'esprit humain dans ses capricieuses pérégrinations à travers un monde idéal ; analyser minutieusement certains détails de nature à jeter une vive lumière sur l'ensemble du tableau ; demander à l'expérience la solidarité qui s'établit entre les actions de la vie et les illusions de sommeil ; ce thème offre déjà par lui-même un assez remarquable intérêt ; mais s'il venait à ressortir de cette étude la preuve que la volonté n'est point sans action sur les nombreuses péripéties de notre existence imaginaire, que l'on peut guider parfois les illusions du rêve comme les événements du jour, qu'il n'est pas impossible de rappeler quelque vision magique, ainsi qu'on revient dans la vie réelle à quelque site affectionné, cette perspective mériterait sans doute une attention particulière ; l'intérêt prendrait un caractère qu'on ne lui soupçonnait pas tout d'abord"(6). Pour conclure à propos du rêve et du sommeil :"Que ce soit au point de vue matériel ou bien au point de vue matérialiste qu'on l'envisage ; que ce soit l'apparence d'un cadavre que l'on veuille chercher dans l'aspect d'un homme endormi, ou bien un exemple de l'anéantissement possible du Moi qu'on imagine trouver dans une absence momentanée de la pensée, une telle comparaison est également fausse à tous égards"(6).
(1)Bien gérer son temps pour vivre mieux. C.Mirabel-Sarron et N.Chidiac
(3)Pourquoi rêvons-nous? Pourquoi dormons-nous? M.Jouvet
(4)L'Homme éveillé. P.Etévenon
(5)Le sommeil et le rêve. M.Jouvet
(6)Les rêves et les moyens de les diriger. Hervey de Saint-Denys
