CE MOI APPELLE AU SECOURS
"En effet, sauf à aboutir à la notion, non pas seulement de bipolarité ou de bifonctionnement du moi, mais à proprement parler de splitting, distinction radicale entre deux moi, il est très difficile de définir le moi comme une fonction autonome, tout en continuant de le tenir pour un Maître d'erreurs, le siège des illusions, le lieu d'une passion qui lui est propre et va essentiellement à la méconnaissance. Fonction de méconnaissance, c'est bien ce qu'il est dans l'analyse, comme, d'ailleurs, dans une grande tradition philosophique"(1), déclare Lacan dans son Séminaire. Nombre de traditions philosophiques font fondamentalement du moi un obstacle à la révélation, et en partie pour cette raison, nous avons emprunté en le modifiant le titre de Gilbert Cesbron.
Avec Ph. Presles, nous ne pouvons que convenir que trouver son identité ne passe pas sans faire appel à un certain nombre d'identifications. Il écrit: "Nous disposons d'une armoire pleine à craquer de rôles, que nous constituons au fur et à mesure de nos rencontres, de nos imitations, de nos rêveries, de nos lectures, de nos visionnages de films ou de documentaires, de nos jeux, notamment vidéo, etc. Nos rôles sont faits de fiction et de réel, l'histoire de notre vie étant un mélange de faits virtuels et tangibles, dès lors que nous avons effectué notre saut de la conscience, et que le réel nous sert aussi bien de décors pour nous projeter, que de scène pour nous produire".(2) Il explique ainsi nos comportements à ce sujet : "Choisir son groupe d'amis, ses idoles et ses maîtres, est aussi un processus de construction majeur. C'est ce qu'Erich Fromm appelle le transfert social, qui s'appuie sur notre sentiment de faiblesse et notre envie d'être sécurisés. «L'adulte, comme l'enfant, précise Fromm, a le plus grand besoin de quelqu'un qui lui donne la certitude et la sécurité, et c'est pour cette raison qu'il est enclin à adorer délibérément des personnages qui sont (ou qui se font considérer comme) des aides ou des sauveteurs» . Cette tendance profonde est valable vis-à-vis de nombreux guides, politiques ou spirituels. Elle est aussi valable pour les groupes auxquels nous aimons appartenir. Un grand nombre d'entre nous, au moins par périodes, est «assailli par le doute et a tendance à penser que les autres lui sont supérieurs». Du coup, selon Fromm, «l'individu satisfait son narcissisme s'il appartient au groupe et s'il peut s'identifier à lui. Lui-même n'est rien, mais il est le membre du groupe le plus merveilleux du monde». Nos divers groupes d'appartenance procèdent ainsi de notre tendance au transfert social dans un but de réassurance".
Toutefois il est des occasions où le jeu de rôles du moi n'est pas efficace pour faire face à la situation. A part quelques exceptions, nous ne parvenons qu'imparfaitement à maîtriser nos émotions. C'est ce que nous expose A.Damasio : " Comme je l'ai expliqué dans L'Erreur de Descartes, un sourire spontané procuré par un réel plaisir, ou les sanglots spontanés provoqués par l'angoisse sont exécutés par des structures cérébrales enfouies dans le tronc cérébral, sous le contrôle de la région cingulaire. Nous n'avons aucun moyen d'exercer un contrôle volontaire direct sur les processus neuraux situés dans ces régions. Il est facile de détecter le caractère factice de l'expression d'une émotion, qui se trouve avoir été simulée volontairement, il y a toujours quelque chose qui ne va pas, que ce soit dans la configuration des muscles faciaux ou dans la tonalité de la voix. Le résultat de cet état de choses est le suivant : chez la plupart de ceux qui, parmi nous, ne sont pas des acteurs, les émotions sont un assez bon index de la part que prend l'environnement à notre bien-être, ou, du moins, de la part qu'il paraît prendre dans nos esprits. Nous sommes presque aussi efficaces pour mettre un terme à une émotion que nous le sommes pour empêcher un éternuement. Nous pouvons essayer d'empêcher l'expression d'une émotion, et nous pouvons y parvenir en partie mais pas complètement. Certains d'entre nous, moyennant l'influence culturelle appropriée, finissent par être assez doués pour cela, mais pour l'essentiel, ce que nous accomplissons, c'est la capacité de dissimuler certaines des manifestations extérieures de l'émotion, sans être jamais capables de faire barrage aux changements automatiques qui se produisent dans les viscères et dans le milieu interne"(3). Nous ressentons alors notre moi tourmenté, partagé entre ses modèles sociaux auxquels il voudrait bien s'identifier et la tension qui s'empare de lui, et c'est la seconde raison qui justifie notretitre, comme on le voit : il n'est pas facile d'être "moi".
Freud nous a décrit un "pauvre moi" au service de "trois maîtres sévères", qui "s'efforce de concilier leurs revendications et leurs exigences. Ces revendications divergent toujours, paraissent souvent incompatibles, il n'est pas étonnant que le moi échoue si souvent dans sa tâche. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça"(4). Selon Freud, le moi est confronté au "Moi idéal", issu des modèles parentaux, et sans doute sous l'effet du "transfert social" évoqué par E. Fromm.Mais Freud convient qu'il s'agit d'un processus complexe : "Sur la transformation de la relation aux parents en surmoi, je ne peux pas vous en dire autant que je le souhaiterais, d'une part parce que ce processus est si embrouillé que son exposé ne s'insère pas dans le cadre d'une introduction telle que je veux vous la donner, d'autre part parce que nous ne croyons pas nous-mêmes l'avoir pleinement percé à jour. Contentez-vous par conséquent des esquisses suivantes. Le fondement de ce processus est ce qu'on appelle une identification, c'est-à-dire l'assimilation d'un moi à un autre, étranger, en conséquence de quoi ce premier moi se comporte, à certains égards, de la même façon que l'autre, l'imite et, dans une certaine mesure, le prend en soi"(4).
Pour J.Lacan, "le moi est référentiel à l'autre. Le moi se constitue par rapport à l'autre. Il en est corrélatif. Le niveau auquel l'autre est vécu situe exactement le niveau auquel, littéralement, le moi existe pour le sujet"(1). Dans son Séminaire, il différencie dans les propos de Freud "le moi idéal" de "l'idéal du moi": "Le développement du moi consiste en un éloignement du narcissisme primaire… Cet éloignement se fait par le moyen d'un déplacement de la libido sur un idéal du moi imposé par l'extérieur, et la satisfaction résulte de l'accomplissement de cet idéal… L'un est sur le plan de l'imaginaire, et l'autre sur le plan du symbolique –puisque l'exigence de l'idéal du moi prend sa place dans l'ensemble des exigences de la loi"(1). Il est aussi fait état des trois origines du sentiment de soi retenues par Freud : "la satisfaction narcissique primaire, la satisfaction du désir de toute puissance, la gratification reçue des objets d'amour". On entrevoit par là ce qui pourrait faire obstacle au développement du moi.
Après avoir passé en revue les différentes phases de développement du moi telles qu'elles sont établies par les principaux auteurs, K.Wilber s'interroge sur les fonctions du moi. Il en expose trois : "Une des caractéristiques du moi pourrait être de s'approprier et d'organiser le flux des évènements psychologiques de manières significatives et cohérentes"; "de la même manière, et pour les mêmes raisons, le moi pourrait être considéré comme le lieu d'identification… en s'appropriant et en organisant le flux d'évènements structuraux, le moi se crée une identité sélective au milieu de ces occasions… l'appréhension intuitive de la «Je-ité»"; "enfin, le moi pourrait être considéré comme le navigateur du développement… Entre les niveaux, le moi doit choisir entre monter ou descendre, s'élever dans la hiérarchie vers des niveaux d'organisation et d'intégration structurales croissants ou s'abaisser vers des structures moins organisées et intégrantes"(5).
A propos de l'exclusion du moi, nous nous interrogerons sur ces propos extraits d'une émission intitulée Les Vivants et les Dieux : "Le mystique n'est pas dans cette position de perte d'identité radicale, c'est quelqu'un qui est capable d'affronter l'ouverture et l'accueil de l'autre… L'abandon du moi chez les mystiques ne mène pas à la folie, ce n'est pas la destruction du moi mais c'est l'abandon dans la réception à une altérité radicale. C'est l'abandon du moi, mais le moi reste puisque précisément on reconnaît qu'il y a une altérité"(6). J.Kornfield écrit : " La vacuité du soi se manifeste en premier lieu dans notre manque de contrôle sur notre ego présupposé existant. Quiconque se tourne vers l'intérieur pour méditer ou prier rencontre immédiatement le flot constamment mouvant des pensées de notre esprit et les ondulations incessantes des états d'esprit et des émotions qui colorent chaque instant. Ces courants de pensées et ces émotions ont leur vie propre. A travers eux, la vision complète de notre enfance apparaît, nos expériences d'adultes sont rejouées, attirant notre attention pour disparaître l'instant suivant. D'ordinaire nous nous prenons pour la somme de ces pensées, ces idées, ces émotions, ces sensations physiques, mais elles n'ont rien de tangibles. Comment pouvons-nous affirmer être nos pensées, nos opinions, nos émotions ou notre corps quand rien de tout cela ne demeure jamais identique ? Peut-être pourrions-nous prendre un peu de recul et regarder qui est celui qui expérimente tout cela, quel est cet espace de connaissance dans lequel tout cela apparaît "(7). Ne retrouverait-on pas dans ces propos un abandon de soi pour mieux "affronter l'ouverture et l'accueil de l'autre" ? Il pourrait ne pas y avoir de perte d'identité mais seulement l'abandon de soi comme condition à l'ouverture de soi ? "Quel est cet espace de connaissance dans lequel tout cela apparaît", voilà qui s'apparenterait alors, non pas à un processus d'exclusion du moi, mais d'ouverture hors d'une vision égocentrée ou égotique ?
Nous nous intéresserons pour finir aux expérimentations menées par F.Valera, avec la participation de M. Ricard, portant sur la nature de l'activité cérébrale durant la méditation : "Si Francisco Varela et Matthieu Ricard se sont donnés rendez-vous dans un laboratoire en pointe pour les recherches sur le cerveau, dans les sombres sous-sols d'un hôpital parisien, c'est pour y effectuer une étonnante expérience : enregistrer les activités cérébrales pendant la méditation…. Le moine porte sur la tête un drôle de casque d'électro-encéphalogramme (ou EEG), qui sert à capter de faibles champs électriques recueillis sur la boîte crânienne en différents points du scalp. Enregistrés sur un ordinateur avec une grande précision, milliseconde après milliseconde, ces champs reflètent l'activité cohérente de millions de neurones du cerveau…. À la demande du chercheur, Matthieu Ricard doit effectuer un type particulier de méditation, dite de compassion universelle. Cette très ancienne technique se fonde sur le développement d'un sentiment d'amour et de bienveillance pour tous les êtres. Dès le début de l'expérience, un phénomène inespéré se produit : sur l'écran de l'ordinateur, l'enregistrement du cerveau du moine présente de larges ondes cérébrales, dites «ondes gamma», d'une fréquence de 40 cycles par seconde. Elles témoignent d'une activation exceptionnelle des neurones, que l'on rencontre parfois pendant les processus d'attention soutenue"(8). L'apparition d'ondes gamma ne va pas dans le sens d'un effacement du moi, l'activité cérébrale du sujet est au contraire intense. Comme le dit M. Le Van Quyen : "Durant cette rencontre, nous avons pu constater l'inanité de l'image parfois attachée à la méditation, où des moines en quête du nirvana s'abandonneraient à des doctrines ésotériques, inaccessibles à notre culture occidentale. En réalité, sous l'impulsion de Francisco, les chercheurs ont commencé à comprendre que le bouddhisme et la science relèvent l'un comme l'autre d'une même quête de vérité, dont les critères -honnêteté et rigueur- sont similaires. Dès lors, même si leurs manières d'envisager le monde diffèrent, elles ne doivent pas nécessairement conduire à une opposition irréductible mais, au contraire, à une juste complémentarité".
(1)Le Séminaire. Livre 1.J.Lacan
(2)Tout ce qui n'intéressait pas Freud. Ph. Presles
(3)Le sentiment même de soi. A. R.Damasio
(4)Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse. S.Freud
(5)Les trois yeux de la connaissance. K.Wilber
(6) Les Vivants et les Dieux. Michel Cazenave. France Culture - 14 mai 2005
(7)Après l'extase, la lessive. J.Kornfield
(8)Les pouvoirs de l'esprit. M. Le Van Quyen
