LE DON ET LA PLÉNITUDE
"Le terme grec pleroma, pour plénitude, désigne la totalité, l'abondance, l'accomplissement", indique Thibaud Lavigne (1).
Selon Barbara Erochina : "Le désir de plénitude est universel. Dès l’instant de notre naissance, nous découvrons en nous une insatiable faim d’une vie plus abondante. Nous essayons de saisir la moindre expérience, d’apprécier la moindre relation et de profiter de chaque occasion au maximum. Mais bien que nous nous efforcions de remplir nos vies d’aventure, nous ne sommes jamais entièrement satisfaits"(2).
Le don, au sens où donner implique un désengagement, un vide, celui de l'abandon, est-il compatible avec la plénitude? J.Lecomte écrit: "Rendre service à autrui fait du bien à son auteur ; les bénéfices sont multiples, qu'il s'agisse de satisfaction personnelle, de réputation, mais également de meilleure santé physique. Par exemple, nous éprouvons plus de plaisir à dépenser notre argent pour les autres que pour nous-mêmes, contrairement à une idée commune. On a demandé à des personnes d'évaluer leur niveau de bonheur et de préciser aussi leur revenu annuel et la somme qu'elles dépensaient chaque mois, soit pour elles-mêmes, soit pour les autres. Résultat : le bonheur n'était pas lié aux dépenses pour soi, mais aux dépenses pour les autres… Bonté et bien-être peuvent s'associer dans une spirale vertueuse. Etre généreux et s'engager comme bénévole entraîne plus de bien-être ; se sentir bien incite à donner et à s'impliquer auprès de ses semblables. Cette satisfaction liée à la bonté fait partie intégrante de la nature humaine : elle a des fondements neurobiologiques et est quasiment universelle comme l'a montré une enquête menée dans 136 pays, avec une moyenne de plus de 1300 personnes par pays : il y a une corrélation positive entre don et bien-être dans 122 pays"(3).
Chögyam Trungpa aborde la notion de don et d'abandon sous l'angle du bouddhisme mahayana. Il rapporte en ces termes la rencontre de Marpa, l'élève, et de Naropa, le maître: "Naropa avait semblé indiquer qu'il avait besoin de cet or et qu'en retour il enseignerait Marpa. Et voilà qu'il dispersait cet or à tous vents! Naropa dit alors : «Quel besoin ai-je de cet or ? Le monde entier est de l'or pour moi !». Ce fut un moment de grande ouverture pour Marpa. Il s'ouvrit et devint capable de recevoir les enseignements… Il lui fallait abandonner tout ce qu'il avait, non seulement ses possessions matérielles, mais tout ce qu'il retenait dans son esprit. C'était un processus continuel d'ouverture et d'abandon"(4). Plus loin, au sujet de la plénitude, celle que confère "une façon plus libre et plus expansive d'entrer en relation avec soi-même et avec le monde", il précise : "Le sentier du bodhisattva (celui qui aspire à l'Eveil) commence avec l'ouverture et la générosité -s'ouvrir et donner-, avec le processus de l'abandon". Chögyam Trungpa aborde ce que l'on pourrait appeler la nature de la compassion : "L'action du bodhisattva ressemble à un clair de lune qui se répand sur une centaine de bols emplis d'eau, de telle sorte qu'il y a une centaine de lunes, une dans chaque bol. La lune, ni personne, ne cherche à illuminer les bols… L'ouverture signifie «être ce que l'on est»… C'est comme dans l'histoire de la lune et des bols remplis d'eau : si les bols sont là, ils reflèteront votre état de lune. S'ils ne sont pas là, ils ne le feront pas… Vous êtes simplement là, la lune, ouverte, et les bols peuvent vous refléter, ou non. Vous n'êtes ni intéressé, ni désintéressé, vous êtes là, c'est tout. Les situations se développent automatiquement. Il n'est pas nécessaire de se placer dans des rôles ou des milieux donnés… Nous nous ouvrons, simplement, nous lâchons complètement prise, nous donnons. Cela signifie que nous ne jugeons pas, nous n'évaluons pas. Si nous tentons de juger ou d'évaluer notre expérience, si nous essayons de décider dans quelle mesure il convient de nous ouvrir, dans quelle mesure nous devons rester fermés, alors l'ouverture n'aura aucun sens, et la notion de paramita, de générosité transcendantale, sera vaine. Notre action ne transcendera rien, cessera d'être l'action d'un bodhisattva"(4).
D'après J.Lecomte on peut rapprocher le sentiment de plénitude, évoqué par Chögyam Trungpa, du sentiment de plénitude éprouvé dans l'état de flow décrit parMihaly Csikszentmihalyi : "Selon Mihaly Csikszentmihalyi et J.D.Patton, une orientation altruiste est susceptible de lever l'obstacle le plus important à l'atteinte d'un « état de flux », c'est-à-dire une trop grande attention à soi… Tel est l'un des paradoxes de l'expérience optimale, souligné par les auteurs : «Ce n'est qu'en s'oubliant soi-même que le soi prend de l'ampleur»"(3). Jean-Philippe Lachaux écrit : "Pendant plus de 30 ans, le psychologue hongrois Mihaly Csikszentmihalyi, de l'Université de Claremont en Californie, a étudié cette sensation que l'on a sans doute tous connue un jour. Il a montré que les moments de plénitude, qui vont au-delà du plaisir, sont souvent associés à une grande concentration, sans effort ni crispation : c'est ce qu'il a nommé l'état de flow (l'expérience optimale en français). Cet état ne serait pas lié à une activité particulière et surviendrait lors d'une conversation avec des amis, un match de tennis où « tout paraît facile », une promenade en forêt, ou (même) au travail"(5).
Dans un chapitre traitant des neurones miroirs, Jean-Michel Oughourlian écrit: "Patrice van Eersel a proposé l'heureuse image de cerveaux connectés les uns aux autres par wifi"(6). "Il faut souligner à ce sujet que la contemplation d'un objet ne déclenche aucune activité miroir, pas plus que la vue d'un mouvement effectué par une machine ou un robot : notre cerveau ne reflète que le cerveau de nos semblables", ajoute-t-il, pour bien préciser la nature exclusive de cette "connexion wifi".
A la lecture de cette phrase de P.van Eersel, on ne peut manquer de s'interroger sur le caractère de la conscience individuelle : "La mise en résonance des systèmes nerveux vaut pour tous les humains qui entrent en relation, qu'ils soient deux ou au-delà : au travail, entre amis… Une foule baignant dans la même émotion représente une myriade de cerveaux se mettant au diapason"(7).
(1)topchretien.com/topmessages/view/9035/la-plenitude-de-dieu.html. T.Lavigne
(2)pouvoirdechanger.com/decouvrir/foi/vivre-une-vie-de-plenitude/. Barbara Erochina
(3)La bonté humaine. J.Lecomte
(4)Pratique de la voie tibétaine. ChögyamTrungpa.
(5)cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-vers-un-etat-de-plenitude-31424.php. Jean-Philippe Lachaux
(6)Notre troisième cerveau. J-M. Oughourlian
(7)Votre cerveau n'a pas finit de vous étonner. Entretiens avec P. van Eersel
