LA RELATION  MULTI-OBJECTALE


Nous nous intéresserons à ces lignes de K.Wilber qui traitent de la complémentarité des trois champs de connaissances : "Nous reviendrons tout au long de ce chapitre sur ces trois champs de connaissances différents…chaque œil a ses propres objets de connaissance (sensoriels, mentaux et transcendantaux)… un œil supérieur ne peut être réduit à -ni expliqué par- un œil inférieur… chaque œil est valable et utile dans son propre champ, mais commet une erreur dès qu’il essaie d’appréhender complètement des domaines supérieurs ou inférieurs"(1). Mutatis mutandis, nous appliquerons ce principe de complémentarité aux approches de l'objet que nous aborderons à travers la connaissance de ses dimensions subtiles. Chacune de ces approches étant révélatrice d’un champ de connaissance particulier au sein duquel on étudiera la relation à l’objet. C’est ce que l’on pourrait appeler la relation multi-objectale verticale, ainsi nommée parce qu’elle concerne diverses approches du même objet, l’objet unique. (Nous examinerons par la suite la relation multi-objectale que l’on appellera horizontale parce qu’elle concerne la relation vécue à travers l’objet multiple). Par ailleurs, on notera les similitudes entre la connaissance issue de l’œil de chair (en reprenant les termes évoqués par Wilber) et la connaissance de l’objet du point de vue physique et éthérique (deux entités souvent regroupées) ; la connaissance issue de l’œil de raison et la connaissance de l’objet du point de vue du corps astral (mental inférieur et mental supérieur) ; la connaissance issue de l’œil de contemplation et la connaissance de l’objet du point de vue causal.

Par connaissance physique, selon la nomenclature et l'appellation des différents corps subtils empruntées à Taittiriya Upanishad, il faut entendre l’approche sensorielle immédiate de l’objet, in situ, l’objet événementiel en quelque sorte, au sens de celui qui advient, celui qui se présente dès l’abord dans la situation. Par connaissance éthérique, il faut comprendre l’intensité de l’impact de l’objet sur le psychisme, sa résonance relative. Le rapport à l’objet est variable selon l’énergie dont on dispose. Question d’humeur bien sûr, mais aussi rapport de force, rapport de pouvoir qui influe sur la dépendance à l’objet et module l’investissement objectal. La connaissance astrale relève bien évidemment des interférences de l’objet à l’intérieur de la sphère émotionnelle, des analogies, notamment transférentielles, que l’on dira, improprement, générées par l’objet. Selon les mots de Lacan, il advient que : "L’image que le sujet exige se confond pour le sujet avec la réalité où il est situé "(2). La connaissance mentale supérieure nous interroge sur la remise en cause et l’analyse de la façon dont l’objet est perçu, en somme sur l’interprétation qui en est faite par le sujet analysant. Enfin, la connaissance causale nous fait certainement évaluer l’incidence transcendantale de l’objet sur le processus relationnel ultérieur, c’est par exemple l’impact de la rencontre de l’évêque de Digne sur le processus relationnel de Jean Valjean dans Les Misérables.

Pour L.Ferry, "le stoïcisme, dans un esprit proche de celui du bouddhisme, plaide pour une attitude de «non-attachement» à l'égard des possessions de ce monde"(4). Il cite à la suite un extrait des Entretiens d'Epictète : "Le premier et principal exercice, celui qui mène d'emblée aux portes du bien, c'est, lorsqu'une chose nous attache, de considérer qu'elle n'est pas de celles qu'on ne peut vous enlever, qu'elle est du même genre qu'une marmite ou une coupe de cristal, dont on ne se trouble pas lorsqu'elle se brise, parce qu'on se rappelle ce qu'elle est. Il en est de même ici : si tu embrasses ton enfant, ton frère ou ton ami, ne t'abandonne pas sans réserve à ton imagination… Rappelle-toi que tu aimes un mortel, un être qui n'est aucunement toi-même. Il t'a été accordé pour le moment, mais pas pour toujours, ni sans qu'il puisse t'être enlevé… Quel mal y a-t-il à murmurer entre ses dents, tout en embrassant son enfant : "Demain il mourra?»"(3). Le moine ou l'ermite s'astreignent à vivre dans le dénuement, l'objet est objet du désir et donc source de tourments et de souffrance. On se gardera de tout amalgame qui conclurait que ces attitudes de mise à distance de l'objet ne sont au fond que des remèdes pour minorer les inconvénients inhérents à la relation objectale. Bien sûr on pourrait tout autant compter la relation multi-objectale horizontale au nombre de ces remèdes. Nous pensons qu'elle va plutôt dans le sens d'une ouverture de la conscience qui refuse, pour ainsi dire, la tyrannie de l'objet unique. Nous nous intéresserons à ce premier texte extrait de L'Imitation de Jésus-Christ : "Prenez donc la résolution de pratiquer le dénuement de toutes choses, en privant vos sens de tout plaisir dangereux ou inutile ; en refusant à votre esprit toute vanité et complaisance volontaires sur soi-même, et toute malignité à condamner les autres ; en dénouant votre cœur de toute attache à sa propre satisfaction , ou de toute recherche de lui-même dans les occasions. Portez même cette pauvreté intérieure et ce dénuement, jusqu'à renoncer en tout à votre propre volonté, pour ne désirer et ne faire que celle de Dieu. C'est que vous cédant à Dieu en toute rencontre, vous l'établirez le maître, et comme le propriétaire de votre cœur, et que la pratique de ce constant dénuement fera de Dieu même votre partage dans l'éternité". Si l'on remplace le terme "Dieu" par "vacuité", on découvre alors une fervente invitation à rendre sa conscience vide de toute attente et de toute préoccupation, pleinement disponible pour appréhender ce qui se présente à elle. Le détachement ne serait-il qu'une étape, qu'une démarche vers le non-attachement ? C'est en tout cas ce que nous dit Swami Shraddhananda, ainsi que le rapporte Claude G. Thompson : "Lorsque nous parlons d'attachement, de détachement ou de non-attachement, nous parlons d'états intérieurs, de choses qui se trouvent à l'intérieur de nous. L'attachement est donc une réalité qui nous appartient en propre. Le détachement constitue la démarche qui nous conduit de l'attachement au non-attachement. Il y a ici une petite nuance à faire; le détachement n'est pas le contraire de l'attachement, mais bien plutôt l'outil, le cheminement, l'étape qui mène au non-attachement. Les définitions que je vous donne ne sont pas celles des dictionnaires, mais celles qui correspondent à nos expériences. Nous faisons face à trois situations intérieures qui sont l'attachement, le détachement et le non-attachement. Si nous dessinions une ligne pour décrire le cheminement qu'elles impliquent, elle serait faite de trois séquences allant de l'attachement au non-attachement en passant par le détachement. Le détachement constitue donc l'étape qui nous conduit de l'état d'attachement à celui de non-attachement"(4). En ce sens, se détacher de l'objet devient la condition de l'ouverture de la conscience, de la disponibilité objectale, de la capacité à établir des liens objectifs avec l'objet. Dans un texte intitulé De la communication, Winnicott écrit : "L'objet, tout d'abord phénomène subjectif, devient un objet perçu objectivement. Ce processus prend du temps; il faut des mois et même des années avant que l'individu puisse s'adapter aux carences et aux privations, sans distorsion des processus essentiels qui sont à la base de la relation d'objet"(5). S'adapter à l'objet et le percevoir objectivement est un processus long et complexe. J.Vigne indique que : "L'investigation dans les «dharmas», c'est-à-dire les objets, amène à comprendre que l'attachement que ceux-ci engendrent automatiquement a son effet à l'intérieur du corps sous forme de tensions. Celles-ci forment comme un filet qui piège et emmêle régulièrement l'oiseau de notre énergie"(6). On ne peut éviter le filet de l'attachement objectal. Néanmoins écrit J.Vigne: "En prenant conscience du filet, on dissout en quelque sorte ses mailles et l'oiseau blanc peut prendre son essor naturel". Prendre conscience du filet ce peut être observer que tous les objets ne sont pas identiques dans l'intensité de leur attachement mais structurés en cercles concentriques autour du moi, l'investissement va en décroissant, jusqu'au cercle le plus excentré, ce qui fait dire à Marc-Aurèle que l'objet est alors "du même genre qu'une marmite ou une coupe de cristal, dont on ne se trouble pas lorsqu'elle se brise". Nous citons encore Winnicott: "Dans le mode de relation à l'objet, le sujet autorise certaines modifications du soi, modifications d'une forme qui nous a fait inventer le terme d'investissement. L'objet est devenu significatif. Les mécanismes de projection et les identifications ont été mis en œuvre. Le sujet est démuni pour autant que quelque chose du sujet a passé dans l'objet, même s'il se trouve par ailleurs enrichi par ce qu'il ressent"(7). Il s'instaure entre le sujet et son objet un rapport de pouvoir ambivalent, l'un soumettant l'autre et l'autre soumettant l'un, ce que J.Vigne traduit par "les mailles du filet" de l'attachement objectal. Winnicott distingue l'aire de relation à l'objet et l'aire d'utilisation de l'objet. Il écrit : "La séquence débute, pourrait-on dire, par le mode de relation à l'objet puis se termine par l'utilisation de l'objet. Toutefois, entre les deux, se situe la chose la plus difficile peut-être du développement humain, ou la plus ingrate des toutes premières failles qu'il s'agira de réparer. Cette chose qui se situe entre le mode de relation et l'utilisation, c'est la place assignée par le sujet à l'objet en dehors de l'aire du contrôle omnipotent de celui-ci : à savoir la perception que le sujet a de l'objet en tant que phénomène extérieur et non comme entité projective, en fait, la reconnaissance de celui-ci comme d'une entité de plein droit"(7).

Comment ne pas construire une philosophie de la vie autour de la relation à l'objet en se situant :

-soit dans une dynamique de possession ou de perte, l'objet est toujours à préserver, toujours aussi à conquérir. C'est l'objet que l'on possède et qu'une adversité événementielle ou temporelle s'acharne à ravir au sujet, animée par un esprit de conquête, ou au nom d'un principe d'impermanence.

-soit dans une dynamique opportuniste où le sujet jouit des opportunités de l'objet. Inévitablement liée au statut d'impermanence, la relation objectale s'inscrit cette fois non pas dans une dynamique de possession de l'objet mais dans une dynamique d'échanges avec l'objet, ce que Winnicott appelle "l'utilisation de l'objet". Nous ne sommes pas dans la philosophie d'Epictète, car si le lâcher-prise avec l'objet est toujours en question, dans cette conception de la relation objectale le ressenti prime sur l'avoir et l'être prime sur le devenir. Au niveau temporel, on peut dire qu'avec la première solution on se situe dans un temps linéaire, celui du sujet par rapport à l'objet, et dans la seconde dans un temps cyclique, celui des cycles d'échanges avec l'objet naturellement relatif de par son impermanence. Quant à savoir laquelle des deux solutions est préférable, Wittgenstein n'a-t-il pas écrit: "Si l'on entend par éternité, non pas une durée temporelle infinie, mais l'intemporalité, alors celui-là vit éternellement qui vit dans le présent"(8)?


(1)Les trois yeux de la connaissance. K.Wilber

(2)Les écrits techniques de Freud. Le séminaire. J. Lacan

(3)Apprendre à vivre. L. Ferry

(4)Enseignement de Sagesse avec Swamiji. Claude G. Thompson

(5)La capacité d'être seul. D.W.Winnicott

(6)Ouvrir nos canaux d'énergie par la méditation. J.Vigne

(7)Jeu et réalité. D.W.Winnicott

(8)Tractatus.L.Wittgenstein


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