MAYA OU L'ILLUSION DE LA CONSCIENCE


Nous trouvons dans les écrits de Vivekananda au moins deux interprétations de Maya : –Maya serait un état de fait paradoxal auquel nous sommes confrontés sans pouvoir y échapper : "Mâyâ n’est pas une théorie pour expliquer le monde ; c’est simplement l’énoncé de faits tels qu’ils existent: la base même de notre être est contradiction, partout nous devons nous mouvoir dans cette formidable contradiction "(1); –Le désir de savoir est confronté aux limites de la connaissance : "Dans notre désir de percer les mystères de l’univers, nous ne pouvons cesser de questionner, nous sentons qu’il faut savoir, et nous ne pouvons croire qu’on ne saurait acquérir aucune connaissance. Nous faisons quelques pas, et devant nous se dresse le mur du temps, sans commencement et sans fin, que nous ne pouvons escalader. Nous faisons quelques pas et voici qu’apparaît devant nous un mur d’espace sans bornes qu’on ne peut pas escalader. Tout l’ensemble est irrévocablement enfermé par les murs de la cause et de l’effet. Nous ne pouvons aller plus loin. Et pourtant nous luttons, et nous devons lutter encore. Et cela c’est Mâyâ".

Selon M.Eliade, l’illusion de Maya doit être considérée dans un rapport au temps, propre à la pensée indienne. Il écrit : "Le monde physique, de même que notre expérience humaine, sont constitués par le devenir universel, par la temporalité; ils sont donc illusoires, créés et détruits qu’ils sont par le Temps. Mais ceci ne veut pas dire qu’ils n’existent pas, qu’ils sont une création de mon imagination. Le monde n’est pas un mirage ou une illusion dans le sens immédiat du terme : le monde physique, mon expérience vitale et psychique existent, mais ils existent uniquement dans le Temps, ce qui veut dire, pour la pensée indienne, qu’ils n’existeront plus demain ou d’ici cent millions d’années; par conséquent, jugés à l’échelle de l’Être absolu, le monde, et avec lui toute expérience dépendant de la temporalité, sont illusoires. C’est dans ce sens que la Mâyâ révèle, pour la pensée indienne, une expérience particulière du Néant, du Non-être"(2).

On peut encore approcher l’illusion de Maya à travers les propos de H.Chneiweiss : "Pour notre cerveau, le monde n’existe pas à l’extérieur de nous. Toute activité perceptive se fait par le truchement d’une hallucination intérieure du monde qui nous entoure. Aucun événement n’arrive dans notre champ de conscience sans que le cerveau ait mimé cette action et nous l’ait traduite de façon hallucinée. L’hallucination intérieure est donc nécessaire à notre compréhension du monde "(3). N.Mazô-Darné traite de la mémoire sensorielle à l'œuvre dans la perception: "Ce que nous percevons du monde extérieur se transforme dans notre cerveau en sensations et impressions qui vont construire nos souvenirs, mais aussi modifier sans cesse ceux que nous possédions déjà… Soumis à ces stimulations externes continuelles, le cerveau construit ou nous fait remémorer au même moment des expériences internes. Lors de ce processus, plusieurs systèmes de représentations se mettent à fonctionner en même temps… Cette mémoire sensorielle ultracourte de l’ordre de quelques millisecondes est essentielle au temps perceptif. Elle correspond à la mémoire immédiate de ce que nous percevons c’est-à-dire de ce que captent en permanence nos cinq sens… Nous ne sommes pas conscients du traitement des informations que fournit notre mémoire sensorielle immédiate au cerveau qui va la confronter à des expériences passées et faire naître ainsi la perception, processus actif et construit. De plus, le plaisir, l’idée que l’on en a, modifie considérablement cette perception. Ensuite, les sélections, les choix opérés par la perception seront fonction des motivations, des besoins, des intérêts de la personne. Toute une chaîne d’opérations mentales déclenchée par nos cinq sens entraîne donc des représentations. Notre cerveau, toujours appréciant, jugeant et comparant, nous pousse parfois à voir ce que nos yeux ne voient pas. Nos processus de perception sont largement subjectifs"(4).

Évoquant les neurones miroirs, H.Chneiweiss interroge sur l'identité de notre perception, est-elle seulement individuelle ou bien aussi indirectement multiple: "Nous passons notre temps à vivre une réalité intérieure hallucinée et que le monde n’existe dans notre conscience cognitive qu’à partir du moment où il s’incarne en nous. Il y a vingt ans, Giacomo Rizzolatti a mis en évidence les neurones miroirs : les neurones qui s’activent chez un singe lorsqu’il mange une banane s’activent également lorsqu’il voit un autre singe manger une banane. Que déduire, en matière d’innovation, de ces nouvelles données qui révèlent que l’individu ne pense jamais seul ? C’est à la fois son propre regard sur le monde et celui qu’il voit l’autre porter qui s’incarnent en lui".

Schopenhauer évoque longuement Maya. Il établit un parallèle entre ce concept et certaines idées fortes de la philosophie occidentale, héritées de Platon et de Kant : "La distinction de Kant entre le phénomène et la chose en soi reposait sur une pensée beaucoup plus profonde, sur une réflexion beaucoup plus mûre que tout ce qui avait précédé; elle était aussi infiniment riche de conséquences. En faisant cette distinction, Kant tire de son propre fonds, exprime d’une manière tout à fait originale, découvre sous un nouveau point de vue et par une nouvelle méthode la même vérité qu’avant lui Platon ne se lassait point de répéter, et qu’il exprime plus souvent dans son langage de la manière suivante : «Le monde qui frappe nos sens ne possède point véritablement l’être; il n’est qu’un devenir incessant, indifférent à l’être ou au non-être; le percevoir, c’est moins une connaissance qu’une illusion». C’est également la même vérité qu’il exprime d’une manière mythique au commencement du septième livre de la République, lorsqu’il dit : «Ces hommes sont enchaînés dans une sombre caverne; ils ne voient ni la véritable lumière, ni la source d’où elle jaillit, ni les choses réelles, mais seulement une faible lueur diffuse dans la caverne et les ombres des choses réelles qui passent devant un grand feu, derrière les hommes : pourtant ils se figurent que les ombres sont des réalités, et, s’ils connaissent l’ordre de succession de ces ombres, ils croient posséder la véritable sagesse». C’est encore la même vérité, toujours sous une forme différente, qui fait ce fonds de l'enseignement des Védas et des Pouranas: c’est la doctrine de la Maya. Sous ce mythe, il faut voir exactement ce que Kant nomme phénomène par opposition à la chose en soi ; en effet, l'œuvre de Maya est justement présentée comme le symbole de ce monde sensible qui nous entoure, véritable évocation magique, apparence fugitive, n’existant point en soi, semblable à une illusion d’optique et à un songe, voile qui enveloppe la conscience humaine, chose mystérieuse, dont il est également faux, également vrai de dire qu’elle existe ou qu’elle n’existe pas"(5). Exister et n'exister pas à la fois, nous ne ferons ici qu'un clin d'œil au paradoxe du chat de Schrödinger, imaginé nous dit-on pour "faire surgir l’indéterminisme microscopique dans le monde macroscopique de notre vie quotidienne".

Pour Schopenhauer l'illusion de Maya est inhérente au principe d’individuation : "Maintenant, il est bien vrai que, pour les yeux de l’intelligence, telle qu’elle est dans l’individu, soumise au service de la volonté, le monde ne se montre pas avec la même figure que lorsqu’il finit par se révéler au chercheur, qui reconnaît en lui la forme objective de la volonté unique et indivisible, à laquelle il se sent identique lui-même. Non, le monde étend devant le regard de l’individu brut le voile de Maya, dont parlent les Hindous : ce qui se montre à lui, à la place de la chose en soi, c’est le phénomène seul, sous les conditions du temps et de l’espace, du principe d’individuation, et sous celles des autres formes du principe de raison suffisante. Et avec cette intelligence ainsi bornée, il ne voit pas l’essence des choses, qui est une ; il en voit les apparences, il les voit distinctes, divisées, innombrables, prodigieusement variées, opposées même".

Se distancier de Maya amènerait l’individu à s’extraire de l'individuation pour ne pas se limiter à une seule vision égotique du monde, ou encore pour voir le monde au-delà d'une vision anthropomorphique. F.Armengaud donne cette définition de l’anthropomorphisme : "Une erreur d'un type particulier, sorte de vice inhérent à la nature humaine, propension de l'homme à se représenter sous forme humaine tout ce qui n'est pas lui, soit comme effet d'une simple projection, soit sous une forme conceptuellement élaborée et presque doctrinale"(6).

Schopenhauer envisage que "l'essence des choses est une". Faut-il voir une idée identique dans les mots de H.Chneiweiss lorsqu'il dit "à la fois son propre regard sur le monde et celui qu’il voit l’autre porter"? La problématique de l'un et du tout est récurrente dans l'histoire de la pensée. Nous citons quelques lignes de I.Sylvain : "«L'un et le tout», le thème de notre colloque, est un problème dont traitent depuis longtemps la pensée philosophique ainsi que la religion, et cela tant en Occident qu'en Orient. L'origine de ce problème remonte certainement jusqu'à un passé lointain en Grèce, mais aussi en Inde et en Chine. Il est apparu à une époque où la culture avait déjà atteint en ces régions un niveau de développement considérable. Dans le cas de la Grèce, il est clair que le thème de l'un et du tout est une pensée cruciale - voire le fondement de la pensée - qui a traversé toute la période hellénistique depuis Socrate et, avant lui, Parménide. On la retrouve chez Aristote et chez les stoïciens ainsi que chez Plotin et Proclus. Elle fut ensuite introduite dans le monde romain avant d'être reprise dans le Moyen Âge européen par la scolastique ; à la même époque, elle pénétra aussi le monde islamique. C'est ce que nous apprend l'histoire de la philosophie. De la même manière, en Inde, cette pensée de l'un et du tout participe au développement des idées dans les Upanishads et dans le brahmanisme, mais elle traverse aussi la doctrine du bouddhisme. En Chine, elle s'apparente même au courant de fond de toute l'histoire religieuse et philosophique de l'esprit - elle sous-tend l'enseignement de Confucius ainsi que ceux de Lao-zi et de Zhuang-zi. Il va sans dire que toutes ces idées furent introduites très tôt au Japon"(7). E.Klein nous livre ses réflexions à propos de la théorie du tout: "Aujourd'hui, des théoriciens cherchent à poursuivre cette démarche aussi loin que possible, car celle-ci s'est toujours révélée féconde et intellectuellement motrice. Ils tentent d'unifier en un seul et même corpus théorique les quatre interactions fondamentales. S'enfonçant jusque dans les terres inconnues de l'esprit, aux avant-postes de l'obscur, ils bouleversent l'idée que le commun des mortels a des liens possibles entre espace et temps, particules et forces. Blanchissant d'équations cabalistiques d'imposants tableaux noirs, ces gens ambitionnent d'embrasser la totalité du réel, de décrire par un seul jeu d'équations l'intégralité du monde, de ses lois et de son mobilier ontologique au grand complet. Leur projet n'a certes pas encore abouti, mais l'horizon qu'ils visent a déjà été baptisé : c'est la « théorie du tout ». S'agit-il d'un doux rêve ou d'une ambition raisonnable ? Si une telle théorie voyait le jour, nous dirait-elle vraiment tout sur tout ?"(8). Pour servir de conclusion à ce qui apparaît de nouveau comme l'illusion de Maya, nous rapportons les propos de D.Bohm : "Il y a deux principes : la complétude du tout et des parties, et la partialité, la partitude des parties et du tout. Nous devons accepter les deux principes, mais il nous faut dire lequel est le principe dernier. C’est là que se situe le choix "(9).

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(1) Jnana-Yoga. S.Vivekananda

(2) Mythes, rêves et mystères. Mircea Eliade

(3) H.Chneiweiss inhttp://www.assemblee-nationale.fr/13/cr-oecst/cr_1...2011.pdf

(4)Nicole Mazô-Darné. Mémoriser grâce à nos sens Cahiers de l’APLIUT. Vol. XXV N° 2 | 2006, 28-38.

(5) Le monde comme volonté et comme représentation. A. Schopenhauer

(6) Encyclopédie Universalis. F.Armengaud

(7)L'un et le tout en question. S. Isaac

(8)Discours sur l'origine de l'Univers. E.Klein

(9) La Danse de l’Esprit ou le Sens Déployé. D.Bohm

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